
S’envelopper d’amour
L’abhyanga consiste à huiler l’ensemble du corps, ce qu’on appelle aussi une oléation. Il s’agit d’une pratique souvent préconisée en ayurvéda dans le cadre d’un processus thérapeutique. L’oléation s’accompagne naturellement d’un massage, une formidable combinaison pour entretenir les tissus, apaiser le système nerveux et retrouver un sentiment de bien-être, de sécurité.
Abhi signifie « en direction de » et anga signifie « la somme des parties », en référence aux parties du corps. D’ailleurs, l’un des soins les plus célèbres de la massothérapie ayurvédique se nomme simplement abhyanga, que l’on traduit souvent par l’expression « bain d’huile », décrivant bien l’intention de ce soin généreux et agréable à recevoir.
L’abhyanga en ayurvéda
Tel que mentionné dans l’Ashtanga hrdayam, un texte classique de l’ayurvéda, on recommande de pratiquer l’oléation sur une base régulière car cette technique apaisante joue un rôle incomparable pour entretenir les tissus (dhatus). Également, cela prévient et apaise les déséquilibres du dosha vata, au niveau de la peau et du système nerveux (majja dhatu). (1)
Si les textes ayurvédiques ne décrivent pas en détails les procédures et techniques de l’abhyanga, plutôt transmises de génération en génération, on y mentionne tout de même des termes comme samyahan qui signifie « doux massages » ainsi que mardan et pidan qui évoquent des frictions, pressions et pétrissages.
En sanskrit, le mot sneha se traduit à la fois par les termes « onctuosité » et « lubrification », mais aussi « affection » et « attachement ». La perspective ayurvédique sur l’abhyanga propose donc que, lorsque l’on recouvre le corps d’huile, on l’enveloppe aussi d’amour par la même occasion. Ces deux apports cultivent peu à peu un profond sentiment de stabilité, de chaleur et de réconfort.
Par ailleurs, l’huile possède la qualité sukshma, c’est-à-dire qu’elle est « subtile », en référence à sa capacité d’entrer dans les minuscules canaux du corps, pénétrant les couches profondes des tissus (dhatus). Choisies selon l’intention précise du soin et la nature du bénéficiaire, les huiles ayurvédiques sont incontournables pour maximiser les bienfaits de l’abhyanga.
Les huiles thérapeutiques employées lors de ce soin se distinguent des produits disponibles en Occident car elles sont fabriquées selon des procédures propres à la médecine ayurvédique et incorporent de grandes quantités de matière végétale issue des plantes médicinales.
L’oléation dans la routine quotidienne
L’une des recommandations proposées dans la routine quotidienne ayurvédique, la dinacharya, est justement de pratiquer cette oléation du corps. On cherche principalement à maintenir l’hydratation des tissus, à les nourrir, ainsi qu’à détendre les muscles et le système nerveux. On vise aussi à solubiliser les toxines accumulées au quotidien, acide lactique et autres.
Pour pratiquer l’abhyanga de manière autonome, on applique généralement l’huile de la tête aux pieds, à partir du centre du corps vers la périphérie, terminant aux extrémités des membres. On effectue des petits mouvements circulaires en faisant pénétrer l’huile, que l’on aura préalablement chauffé ou non. C’est une pratique qui s’intègre bien à la sortie du bain ou de la douche.
Au minimum, il s’agit d’appliquer l’huile peu à peu et de bien la faire pénétrer, de sorte que l’on puisse porter nos vêtements sans les souiller par la suite. Ce type de soin corporel s’effectue idéalement au quotidien, en ajustant la quantité d’huile selon la capacité de la peau à l’absorber. Lorsque l’on souhaite effectuer un bain d’huile à son maximum, on sature la peau et on conserve l’huile de 20 à 60 minutes avant de laver l’excédent à la douche, à l’aide d’un peu de savon.
L’abhyanga parmi les traitements ayurvédiques
L’abhyanga figure parmi les soins apaisants (shamana chikitsa) les plus fréquemment pratiqués en ayurvéda, car il apporte en soi de nombreux bienfaits sur le système nerveux et les tissus du corps. Ce soin convient surtout pour aborder les symptômes vata d’insécurité émotionnelle, de sécheresse, de froid et de douleur.
Lorsque les déséquilibres vata dégradent les dhatus, surtout la peau et le système nerveux (mamsa et majja dhatu) l’abhyanga est alors particulièrement salutaire. Ce massage aux huiles thérapeutiques sert aussi à réchauffer et détendre le corps. L’abhyanga soulage les tensions en profondeur, apaise les douleurs et lubrifie les articulations.
Soulignons cependant que l’abhyanga doit être répété plusieurs fois avant de procurer tous les bienfaits qu’il peut apporter. Augmentez la fréquence et la quantité des applications d’huile en fonction des symptômes de sécheresse observés, mais veillez à ne pas aggraver les rougeurs, inflammations, infections et autres déséquilibres pitta qui pourraient être présents et limiter l’usage des huiles.
Par ailleurs, une personne ayant trop mangé ou remplie de toxines (ama) ressentira des nausées en recevant une grande quantité d’huile en abhyanga, laquelle demande aussi le concours du feu digestif sous-cutané (mamsa agni) pour être métabolisée.
En ayurvéda, on inclut souvent les abhyangas dans les plans de traitement plus larges et les procédures de purification, comme le panchakarma traditionnel. L’objectif est alors de solubiliser peu à peu les toxines (ama), de nourrir les tissus (dhatus) et de protéger l’organisme envers les excès vata souvent provoqués par les procédures intensives de désintoxication.
Particularités de la massothérapie ayurvédique
Les massothérapeutes ayurvédiques apprennent diverses routines qui se ressemblent par leurs mouvements englobants et unificateurs, ainsi que par la généreuse quantité d’huile médicinale utilisée. En fait, l’huile thérapeutique est elle-même à la source de la création des manoeuvres effectuées dans l’abhyanga, développées autour de l’application thérapeutique des huiles corporelles.
Le soin abhyanga se déroule habituellement sur une période de 60 à 120 minutes. On y retrouve de grands mouvements qui rappellent un peu les massages californiens et aussi quelques mouvements plus profonds ou rythmés, plus propices à soulager certaines tensions. La variété de manoeuvres possibles en abhyanga est très grande, chacune provenant de différents répertoires perpétués de génération en génération. L’abhyanga est parfois délicieusement offert à quatre mains, ce qui demande une grande synchronisation pour être réussi.
À travers les de nombreux mouvements de l’abhyanga, on retrouve l’influence prééminente de la science des marmas, une forme d’acupression sophistiquée qui soigne les individus à l’aide des centres nerveux et énergétiques qui parsèment le corps physique. Ainsi, l’abhyanga permet de rééquilibrer l’énergie qui circule dans le corps (prana) à travers les canaux subils (nadis).
Indications pour le massage abhyanga :
- Particulièrement efficace pour soigner les déséquilibres vata (voir ci-dessous)
- Soulage la fatigue mentale ou physique en cas d’excès de mouvement et d’intensité
- Apaise le stress, calme le système nerveux via les perceptions tactiles et la proprioception
- Aide en cas de troubles du sommeil, d’insomnie et de sommeil peu réparateur
- Contribue à la santé des tissus, aide en cas d’émaciation, de perte de tissus musculaires
- Apaise la sécheresse de la peau et des muqueuses, incomparable pour hydrater ces tissus
- Diminue la rigidité des muscles et des articulations ainsi que les douleurs musculo-articulaires
- Contribue à la santé des systèmes sanguins et lymphatiques (associés à rakta et mamsa dhatu)
- Vivement recommandé les semaines avant l’accouchement et une semaine après
Contre-indications pour le massage abhyanga :
- Déséquilibres prononcés du dosha kapha (voir ci-dessous)
- Pendant les menstruations, comme la majorité des soins ayurvédiques
- Obésité excessive, rétention d’eau ou oedème généralisé
- Congestion nasale, rhume, sinusite, infections à la gorge et fièvre
- Nausées, vomissements, intoxication (drogues, alcool, poison), fortes diarrhées
- Faiblesse digestive exceptionnelle, anorexie ou à l’inverse : faim ou soif extrêmes
- Rigidité extrême aux cuisses (possible référence à des cas de trombophlébite)
- En cas de naissances problématiques, ex. césarienne, attendre que les conséquences soient résorbées, tant au niveau de la mère que de l’enfant
Importance du toucher
La peau, organe le plus grand du corps, est également issue des mêmes cellules que le système nerveux. Organe de frontière, siège du sens du toucher, la peau est un organe irrigué de terminaisons nerveuses où prédomine le dosha vata. Le toucher est aussi le 1er sens développé chez le bébé naissant : à 8 semaines, le foetus ressent ses premières sensations tactiles via l’ectoderme, qui deviendra la peau par la suite.
Le système nerveux et la peau, incluant les muqueuses internes comme celles qui tapissent l’intestin, s’influencent donc mutuellement. Ces réalités ne sont plus un secret pour la science moderne, qui démontre également les bienfaits du massage thérapeutique sur le stress, alors que les études spécifiques à l’abhyanga sont encore peu nombreuses. (2, 3)
Enfin, n’oublions pas que la massothérapie favorise aussi la circulation sanguine et lymphatique. Elle aide à pousser le sang jusqu’aux extrémités, tout en dilatant et tonifiant les vaisseaux sanguins avec le temps. Quant à la lymphe, elle constitue une masse de liquide passif dans le corps. Aussi faut-il que ses canaux soient pétris et bougés mécaniquement pour qu’elle circule. Les ingrédients incorporés dans l’huile ayurvédique sont alors choisis de manière à favoriser tel ou tel effet mentionné ci-haut. (4)
Les huiles médicinales ayurvédiques
Les huiles thérapeutiques apportent les bienfaits des plantes jusqu’au plus profond des cellules. L’huile végétale en soi possède un potentiel thérapeutique énorme, à plus forte raison lorsque bonifiée et incorporée de plantes médicinales choisies selon les effets souhaités. À la base, les qualités primaires (guna) de l’huile sont lourd (guru) et onctueux (snigdha).
Les différentes huiles végétales ont chacune leurs subtilités, telle l’huile de sésame qui pénètre profondément (tikshna) tout en étant suffisamment onctueuse et grasse. Le choix de l’huile de base se fait selon l’intention générale de l’huile thérapeutique que l’on souhaite préparer. Par la suite, une décoction médicinale est préparée, une solution aqueuse, laquelle sera incorporée à l’huile avant d’évaporer toute l’eau.
De cette manière, plusieurs formules sont composées, en fonction d’un dosha à apaiser en particulier ou alors pour convenir à des usages précis : entraînements et activités sportives avec l’huile Mahanarayana, grossesse et soins post-natals avec l’huile Dhanvantarim, etc. Pour plus de détails sur ce type de préparation, consultez notre article détaillé sur les huiles ayurvédiques.
En somme, les forces de l’abhyanga en tant que soin thérapeutique résident donc dans cette heureuse combinaison d’un toucher thérapeutique apaisant, d’une massothérapie ayurvédique inspirée des points vitaux ainsi que de l’usage d’huiles médicinales sophistiquées et adaptées aux besoins du moment.
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(2) healthline.com/health/abhyanga-massage#benefits
(3) pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21568717/
(4) pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25419947/
