
C’est grâce à nos cinq organes sensoriels, nos cinq sens, que nous pouvons percevoir le monde extérieur en tant qu’individu. Il s’agit, bien entendu, de l’ouïe, du toucher, de la vue, du goût et de l’odorat. Le philosophe René Descartes disait : « je pense donc je suis ». Sans remettre en question cette affirmation, l’ayurvéda nous suggère également : « je ressens, donc je vis ».
Selon la métaphysique Samkya, de laquelle s’inspire l’ayurvéda, la définition de la vie nous renvoie à la relation entre l’observateur et l’observé. C’est en effet par ses perceptions sensorielles que l’être individuel appréhende le monde de la matière, qu’il expérimente les événements et les réalisations qu’il est venu vivre ici-bas.
Et les gunas dans tout ça ?
L’ayurvéda se sert des paires opposées de sensations pour décrire notre appréhension du monde et nous aider à rétablir notre équilibre et notre santé. C’est ici qu’entre en jeu le concept des gunas, terme sanskrit signifiant littéralement « qualité », ou « attribut ». Autrement dit, les gunas sont des qualificatifs attribués aux substances, voire même aux circonstances, ils nous renseignent sur leurs effets et leurs actions. Une lumière intense, un chat tout doux, un marais visqueux… Les exemples qui impliquent divers qualificatifs sont infinis.
L’ayurvéda reconnaît vingt gunas principaux (adi gunas), bien que d’autres soient occasionnellement employés par les divers auteurs classiques. Ils sont présentés par paires d’opposés dans le tableau suivant, accompagnés de leur effet principal sur le corps ainsi que des éléments (mahabhutas) qui les composent.

En ayurvéda, on considère que les qualités inverses aux doshas les apaisent alors que les qualités similaires les aggravent, provoquant des déséquilibres en cas d’excès. À titre d’exemple, les substances chaudes et onctueuses déséquilibrent pitta alors que les substances froides et sèches sont apaisantes pour ce dosha. Nous détaillerons plus loin les gunas associés à chaque dosha.
Cette façon d’expliquer les déséquilibres des doshas par les sensations, bien que simple, est par ailleurs très logique. Quand nous avons chaud, notre réflexe premier n’est-il pas de boire de l’eau fraîche ? Même nos diverses expressions courantes y font référence : lorsqu’une conversation se charge d’émotions, quand « ça devient lourd », ne souhaitons-nous pas « alléger l’atmosphère » ? Que les situations vécues au quotidien soient subtiles ou plutôt tangibles et concrètes, les gunas nous indiquent la qualité inverse à rechercher pour conserver ou retrouver l’équilibre.
Les textes classiques ayurvédiques tels que le Charaka Samhita et l’Ashtanga Hrdayam contiennent des informations additionnelles qui nous permettent d’élargir nos connaissances sur les vingt adi gunas. Il n’est pas toujours évident de comprendre ce qu’on essaie de nous indiquer dans ces textes anciens au sujet des gunas, ou de justifier certaines affirmations qui s’y trouvent.
Ainsi, ouverture et circonspection sont de mise pour nous aider à interpréter ces données et à retrouver leur validité éventuelle dans la réalité que nous expérimentons. L’expérience pratique nous révèle peu à peu les secrets de ces textes et les interprétations que l’on peut en tirer.
Un exercice intéressant à pratiquer consiste à se concentrer sur chacun des gunas et à se remémorer des expériences dans notre vécu qui sont relatives à celui-ci. Cela peut être relié à la texture d’un vêtement (doux/rugueux), au temps qu’il fait (humide/sec), à une saveur (réchauffante/rafraîchissante) ou encore à une conversation (grossier/subtil).Imaginez et rappelez-vous des expériences positives, équilibrées, telle la douce chaleur d’un soleil printanier, puis augmentez l’intensité du guna jusqu’à l’excès, lorsque vous êtes resté trop près du feu et que celui-ci vous a brûlé, par exemple. Cela demande un certain effort, mais faites-le pour le plaisir et l’expérience, vous pourrez progressivement affiner votre conscience des perceptions et saisir plus facilement l’influence des gunas qui vous affectent.
Une clé pour mieux se comprendre
Si la clé de l’ayurvéda est bien le concept des trois doshas, la clé des trois doshas est alors le concept des vingt gunas. On doit sans cesse approfondir nos perceptions et nos observations à leur sujet pour comprendre les dynamiques qui affectent les doshas et provoquent nos déséquilibres.
En tant que thérapeutes, cela nous permet d’adapter nos interventions et nos recommandations concernant les plantes, le mode de vie et l’alimentation aux différents individus. Notamment, les gunas permettent de définir les subtilités qui distinguent deux personnes ayant une nature (prakriti) semblable mais aux proportions légèrement différentes. Deux personnes de nature pitta-kapha peuvent être plus ou moins déséquilibrées par différents gunas en fonction des proportions exactes des trois doshas dans leur nature, autrement dit en fonction de leurs tendances naturelles précises et uniques.
En observant nos sensibilités à divers gunas, nous pouvons apprendre à mieux nous connaître individuellement, à remarquer les signes de déséquilibre dès leur apparition afin d’agir en conséquence au quotidien et de retrouver notre équilibre plus aisément.
Les gunas de vata
- Sec / Rigide
- Froid
- Léger
- Rugueux
- Mobile
- Subtil / Petit
- Clarifiant
Vata possède les attributs ci-dessus qui, en excès, l’aggravent, alors que les attributs opposés vont l’apaiser, à savoir : onctueux, chaud, lourd, doux, stable, grossier/large et visqueux/brouillé. Sec et onctueux (alliage d’humide et gras) sont les propriétés qui, respectivement, aggrave et pacifie le plus le dosha vata.
Bien que le guna sec affecte particulièrement vata, ce n’est pourtant que lorsque le guna froid se mêle à la partie que les problèmes deviennent vraiment apparents. Les maladies chroniques ou comportant beaucoup de douleur nous indiquent souvent que nous sommes en présence d’une maladie où vata domine la dynamique, telle que l’arthrite rhumatoïde par exemple. Vata associe les influences des éléments Air et Éther, ce qui explique ses gunas sec et léger.
Les gunas de pitta
- Chaud
- Léger
- Rapide / Pénétrant / Intense
- Liquide
- Fluide
- Onctueux
- Odorant / Malodorant*
(*) Le guna (mal)odorant est associé à pitta, bien qu’il ne soit pas parmi les adi gunas ; il est fréquemment mentionné et décrit trop bien pitta pour passer à côté !
Pitta possède les attributs ci-dessus qui, en excès, l’aggravent, alors que les attributs opposés vont l’apaiser, à savoir : froid, lourd, lent, solide, stable et sec. Chaud et froid sont les propriétés qui, respectivement, aggrave et pacifie le plus le dosha pitta.
En présence de propriétés chaudes et légères, pitta s’accumule et il ne provoque des maladies que lorsqu’il se liquéfie (drava) car il fond et se répand, comme de la lave (effet dit vilayana). Cela nous rappelle également que pitta est associé autant à l’élément Feu qu’à l’élément Eau. Dans ce cas, pour que cessent les symptômes, on oppose en premier lieu des actions asséchantes (rukshana) à la propriété liquide. Pitta aggravé, bien qu’il reste chaud, devient liquide : il n’est plus léger comme le Feu mais bien lourd comme l’Eau.
Les gunas de kapha
- Lourd
- Froid
- Lent
- Onctueux (humide et gras)
- Stable
- Doux / Lisse
- Grossier / Large
- Visqueux / Brouillé
Kapha possède les attributs ci-dessus qui, en excès, l’aggravent, alors que les attributs opposés vont l’apaiser, à savoir : léger, chaud, pénétrant/rapide/intense, sec, mobile/fluide, rugueux, subtil/petit et clarifiant. Lourd et léger sont les propriétés qui respectivement aggrave et pacifie le plus le dosha kapha.
Bien que le froid aggrave kapha, l’effet de contraction et de compaction, dit skannatva, fait en sorte que les symptômes s’accumulent sans se déclarer complètement. La Terre et l’Eau, les éléments qui composent kapha, expliquent ses gunas visqueux/brouillé et lourd.
Par ailleurs, une personne affectée par la propriété chaude verra rapidement ses toxines accumulées (ama), produites auparavant par kapha, se liquéfier et alors les symptômes de maladie apparaîtront. Pour imager le tout, pensons aux déchets cachés dans la neige en hiver et qui s’amoncellent sur les trottoirs au printemps, lorsque la chaleur fait fondre cette dernière. Les symptômes dus à une aggravation de kapha sont ainsi parfois temporairement soulagés en présence du froid.
Il apparaît donc qu’il faut prendre soin de ses doshas tout au long de l’année, en fonction des gunas auxquels nous sommes exposés, pour éviter une accumulation de symptômes variés. Une bonne stratégie pour y arriver est de rester à l’affût des gunas qui nous affectent le plus, selon notre nature individuelle (prakriti) en rectifiant le tir dès que l’on s’éloigne de notre équilibre. Avec cet outil supplémentaire en poche, l’ayurvéda prend un sens très concret et facile à mettre en application, nous aidant à gagner en autonomie pour rester en santé et à faire face aux aléas de la vie avec confiance.
