
En ayurvéda, les effets des substances et des plantes médicinales sont décrits d’après sept paramètres appelés sapta padhartas. Ces paramètres regroupent la majorité des catégories et des principes qui sous-tendent le système ayurvédique dans son ensemble.
Les implications des sept padarthas en ayurvéda sont multiples, et leur compréhension est essentielle à sa pratique concrète. Le concept de sapta padhartas est riche en ramifications et en subtilités, facilitant une approche holistique des soins de santé naturels, notamment dans le domaine de l’herboristerie ayurvédique.
Il existe deux grandes interprétations du concept de padartha, selon qu’on se réfère à la phytothérapie ayurvédique (Dravyaguna Shastra) ou à l’école de philosophie Vaisheshika.
Les padarthas, selon la philosophie Vaisheshika
La philosophie Vaisheshika, fondée par le sage Kanada au 6e siècle av. J.-C., est l’une des six grandes écoles de la pensée indienne, qui se distingue par sa vision atomiste de l’univers. Elle enseigne que tous les objets physiques sont constitués d’atomes (anu), eux-mêmes formés de particules indivisibles encore plus petites, appelées paramanu.
Elle propose une approche rationnelle du monde, affirmant que la connaissance s’obtient soit par la perception directe (pratyaksha), soit par l’inférence logique (anumana). La philosophie Vaisheshika utilise le concept des sapta padarthas pour expliquer la nature de la réalité, des êtres vivants et des interactions entre les éléments.
Selon cette interprétation, les sept padarthas sont :
- Dravya : le sujet, soit l’entité matérielle étudiée
- Guna : les qualités, attributs
- Karma : l’action, le mouvement
- Samanya : la similarité, l’universalité
- Vishesha : la particularité, la spécificité
- Samavaya : l’inhérence, la relation inséparable
- Abhava : l’absence, la non-existence
Ces catégories permettent aux praticiens ayurvédiques d’appréhender les phénomènes naturels, les déséquilibres du corps et les principes thérapeutiques, à travers une vision logique et holistique des manifestations observées.
Les padarthas, selon le Dravyaguna Shastra
Les « traités sur les propriétés des substances », représentés par le concept de Dravyaguna Shastra, sont considérés comme des textes de pharmacologie ayurvédique, portant principalement sur la phytothérapie, soit l’herboristerie ayurvédique.
L’interprétation des sapta padarthas du Dravyaguna Shastra est généralement la plus utile pour les thérapeutes contemporains souhaitant améliorer leurs interventions à l’aide de l’ayurvéda.
Les padarthas sont classés en ordre croissant, selon leur prédominance au niveau de l’ensemble des effets thérapeutiques de la substance :
- Dravya : identité, nom de la substance
- Rasa : saveurs ou essence, tel que perçu en bouche
- Guna : propriétés ou qualités attribuées à la substance
- Vipaka : effet post-digestif, après sa transformation dans l’estomac
- Virya : potentiel, accélère ou ralentit le métabolisme
- Karma : action, effet thérapeutique, propriétés médicinales
- Prabhava : propriété imprédictible ou capacité exceptionnelle
Dravya : la substance concernée
Selon l’interprétation du Dravyaguna Shastra, le 1er des sept paramètres, dravya, réfère à l’identité de la substance elle-même. Bien que les plantes médicinales aient généralement un nom consensuel en ayurvéda, la plupart ont aussi plusieurs autres appellations en sanskrit et en diverses langues locales, selon les époques et les régions de l’Inde.
De nos jours, il est bénéfique d’appeler les plantes médicinales par leurs noms latins, puisqu’avec la nomenclature botanique latine, on élimine les possibilités de confusion. En effet, bien qu’une plante médicinale puisse avoir plus d’un nom latin usuel, il n’y a pas de plantes botaniquement différentes qui partagent le même nom latin.
Rasa : la saveur, la sensation gustative
En ayurvéda, la saveur, rasa, est directement liée au sens du goût, lui-même associé à l’élément Eau. On distingue six saveurs différentes : quatre d’entre elles, le sucré, l’acide, le salé et l’amer, sont détectées par les papilles gustatives. Les deux autres, le piquant et l’astringent, se manifestent plutôt comme des sensations : le piquant par une irritation, et l’astringent par un effet de resserrement des muqueuses.
Bien qu’une seule substance puisse contenir l’ensemble des saveurs (ex. : Schisandra chinensis), certaines prédominent généralement. Pour exprimer l’intensité relative de chaque goût présent, on les classe par ordre décroissant. Il est aussi d’usage en ayurvéda de distinguer la ou les saveurs dominantes, appelées rasa, des saveurs secondaires, désignées sous le nom d’anurasa.
Puisque chaque saveur provient d’un éventail relativement restreint de familles de molécules précises, nous pouvons établir certaines relations de cause à effet entre les saveurs des substances que l’on ingère et leurs propriétés.
Guna : qualités et propriétés
En ayurvéda, la compréhension des trois doshas est indissociable du concept des gunas et de leurs actions sur l’état d’être. À la fois physiques et énergétiques, les gunas sont des qualités que l’on perçoit et que l’on ressent, permettant de comprendre l’influence de l’environnement et des substances sur l’équilibre des doshas (vikriti).
Pour évaluer les gunas et leur impact, il s’agit de ressentir les qualités que nous percevons de notre environnement et des substances que l’on ingère ou que l’on applique sur notre corps pour mieux comprendre la nature et les effets des plantes médicinales.
Les plantes médicinales expriment elles aussi certaines de ces propriétés fondamentales que sont les vingt adi gunas, les vingt « qualités fondamentales » retrouvées dans la nature. L’importance de l’effet des gunas supplante celui des saveurs, étant 3e dans la hiérarchie des sapta padarthas.
Vipaka : effet post-digestif
Le terme vipaka signifie littéralement : « après cuisson », en référence à l’état des substances après avoir été digérées au niveau de l’estomac et du duodénum. Le vipaka s’exprime en termes de rasa, de saveurs. Il y a trois vipakas différents, soit sucré, acide ou piquant.
On peut généralement déduire le vipaka à partir de la saveur d’une substance. L’intensité des saveurs est également indicative, pour déterminer les effets post-digestif qui se manifesteront dans le tractus digestif et répercuteront dans tout l’organisme. Il est mentionné en ayurvéda qu’on ne peut connaître le vipaka d’une substance avec certitude qu’en expérimentant ses effets, après l’avoir consommée.
Virya : potentiel
Le 5e padartha, virya, exprime la tendance générale d’une substance à accélérer le métabolisme et donc à le réchauffer (ushna virya) ou alors à ralentir le métabolisme et ainsi le rafraichir (shita virya). Le terme virya signifie « potentiel », en référence à ce potentiel réchauffant ou rafraîchissant.
Les saveurs et les effets post-digestifs sucré, amer ou astringent favorisent un potentiel refroidissant, tandis que l’acide, le salé et le piquant favorisent un potentiel réchauffant. Soulignons que l’effet post-digestif exerce davantage d’influence que la saveur sur le potentiel (virya) d’une substance.
Exemples de plantes réchauffantes :
- Ail (Allium sativum)
- Astragale (Astragalus officinalis)
- Cayenne (Capsicum anuum)
- Gingembre (Zingiber officialis)
Exemples de plantes refroidissantes :
- Aloès (Aloe vera)
- Neem (Azadirachta indica)
- Stellaire (Stellaria media)
- Shatavari (Asparagus racemosa)
Le potentiel réchauffant, ushna virya, apaise les doshas vata et kapha mais peut déséquilibrer pitta, alors que pitta est apaisé par le potentiel refroidissant, shita virya, qui peut déséquilibrer vata et kapha.

Karma : action thérapeutique
L’avant-dernier padartha correspond à l’effet thérapeutique avéré de la substance, que l’on appelle karma, signifiant ici « effet » ou « action ». En langage phyto-thérapeutique moderne, il s’agit ici des propriétés que l’on associe à une plante médicinale. Par exemple, on attribue aux substances des effets tels que diurétiques, adaptogènes, toniques, stimulants et ainsi de suite.
Tout comme l’effet post-digestif (vipaka) et le potentiel (virya), les propriétés médicinales (karma) se révèlent et se constatent après usage, nécessitant le concours de multiples expérimentations pour développer les connaissances au sujet des plantes médicinales, ainsi que leurs applications.
Les descriptions des propriétés des substances fournies dans les textes classiques ayurvédiques sont issues d’une vaste compilation d’observations provenant de multiples herboristes ayant contribué à l’affinement des connaissances phyto-thérapeutique au fil des générations. En Inde, cet édifice de connaissances est élaboré avec une relative continuité depuis plusieurs millénaires.
Prabhava : effet spécial
Enfin, lorsqu’une propriété attribuée à une substance médicinale est difficile à prédire d’après les autres padarthas, on souligne cet effet spécial en le qualifiant de prabhava. Par exemple, le fruit de l’amla, Emblica officinalis, apaise pitta, même s’il est de saveur principalement acidulée. Ce sont ses autres caractéristiques, notamment ses saveurs astringente et amère, ainsi que son aspect fibreux (ruksha guna), qui expliquent ce prabhava.
D’autre part, certains prabhavas expriment plutôt l’exceptionnalité d’un effet, distinguant particulièrement la substance médicinale de ses pairs. Par exemple, la « barbe » de maïs (Zea mais) procure un effet émollient spécifiquement au niveau de l’urètre, le protégeant des irritations et y soulageant l’inflammation. Le gymnema (Gymnema sylvestris), quant à lui, possède la capacité surprenante de désactiver temporairement la capacité de la langue à goûter la saveur sucrée, ce qui constitue un autre exemple de prabhava.

Exemple d’application des sapta padarthas
- Dravya : Ashwagandha, Withania somnifera
- Rasa : Amer et sucré/doux (anurasa astringent et piquant)
- Guna : Lourd, chaud, onctueux
- Vipaka : Sucré/doux
- Virya : Réchauffant
- Karma : Tonique nerveux et sexuel, tonique des tissus (dhatus), adaptogène
- Prabhava : Effets anti-inflammatoire, malgré son virya réchauffant, favorise le sommeil
En conclusion, l’ayurvéda évalue les effets des aliments et des plantes médicinales à partir de l’expérience gustative, enrichie par la perception de certaines qualités telles que l’onctuosité, la sécheresse, la chaleur ou le froid, ainsi que par l’observation de leurs effets à long terme. Cette approche mobilise les sens du goût et du toucher, l’intéroception, ainsi que des processus cognitifs comme la déduction et l’inférence, afin de comprendre l’impact des substances sur les êtres humains et les autres formes de vie.

Merci beaucoup pour cet article très instructif ! Les sept padarthas sont maintenant beaucoup plus clairs pour moi.
Merci beaucoup pour ce bel exposé sur les sept padarthas — cette classification philosophique me parle comme une vraie “formule de micronutrition de l’esprit”. 🌱
Comprendre que tout ce qui existe peut se décomposer en substance, qualité, action, généralité, particularité, relation ou absence, c’est comme repérer les nutriments essentiels d’un mode de pensée sain — pour nourrir notre compréhension du monde avec clarté, discernement et finesse.
À l’image d’une cure bien équilibrée qui soutient le corps, cette grille de lecture me paraît un cadre précieux pour “soutenir” notre esprit, affiner nos perceptions, et entretenir un regard plus profond sur la réalité. Merci pour cette “formule philosophique” accessible et inspirante !